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D'une lignée de transmission

GENEVIEVE DE CISSEY DALBAN (1926-2002)

par Henri GIRIAT

 

'Moi qui suis l'avorton de Moly ...'

Cet aveu d'humilité ne doit pas nous illusionner. Paraphrasant l'exclamation de Saint Paul, Geneviève Dalban savait, comme l'apôtre, que ce sentiment de petitesse était le ressort de sa force. Sans ostentation mais avec fermeté, elle légitimait ainsi sa mission particulière parmi les élèves et disciples d'Albert Gleizes.

Sa fidelité sourcilleuse à la doctrine a pu provoquer des dilemmes chez plus d'un d'entre nous, voire des confrontations douloureuses. Sa douceur était inflexible. Elle ne transigeait jamais avec nos accomodements personnels.

C'est pourquoi Geneviève Dalban a été notre 'conscience'. Elle n'a cessé de nous ramener à la vérité du message d'Albert Gleizes.

***

Après des études d'académie qui ne l'avaient pas enchantée, Geneviève de Cissey fit la connaissance de Moly-Sabata. Elle en reçut l'illumination qui devait éclairer toute sa vie.

Elle se ferait disciple d'Anne Dangar et serait potière.

Par Anne Dangar elle assimilerait les divers aspects de la pensée d'Albert Gleizes, picturaux, humains, communautaires, sachant que leur unité était assurée par une vision religieuse du monde.

On ne trouvera jamais le moindre heurt entre Geneviève et Miss Dangar. Anne Dangar, si sévère à l'égard des prétentions intellectuelles et des préjugés mondains, a trouvé en Geneviève de Cissey l'apprentie, et bientôt l'amie, qui accepterait l'enseignement avec la soumission la plus attentive: une lente maturation dans l'acquisition des principes de la peinture plane, une maîtrise progressive des techniques de la poterie traditionnelle.

Cette formation a dû se dérouler dans les années 1948-1950. Les séjours à Moly alternaient avec les échanges de correspondance où Anne Dangar a consigné l'essentiel de la doctrine reçue d'Albert Gleizes.

Nous ne pouvons mieux faire que de nous y référer. Ces lettres de 1950 sont de véritables textes d'initiation. On y trouve toute la vigueur expressive que Dangar donnait à sa parole.

28 août 1950. Il y est d'abord question du Cubisme, dont le mode artistique paraissait inquiéter le père de Geneviève de Cissey. Anne Dangar va d'emblée au fond du problème:

"Le Cubisme est un état d'esprit, l'esprit rythmique traditionnel. Il n'est pas une technique qu'on peut employer ou non. Vous le sentez en vous. Il vous remplit." [ces mots sont soulignés dans la lettre]

"Comment ne pas l'exprimer dans tout ce que vous faites? Même cher Dom Angelico ... a peur que Monsieur Gleizes le regarde comme une religion. NON. Il le regarde comme un état d'esprit qui appartient à toutes les grandes époques religieuses. Le retour de l'esprit spirituel et la fin de l'esprit matériel porté par la Renaissance. C'est un retour de l'homme conscient de lui-même, pas l'homme qui se regarde toujours extérieurement comme dans une glace."

Voilà qui est très clair. Notons que cette réserve affectueuse à l'égard des craintes de Dom Angelico Surchamp est aussitôt expliquée: "Dom Angelico est prêtre. C'est son métier" (Nous dirions son 'ministère'). "C'est le plus grand de tous."

"Monsieur Gleizes est peintre, était toujours peintre. Homme de grande intelligence et de grande honnêteté, il se demande pourquoi il avait besoin de peindre. Qu'est-ce que c'est la peinture? Des profondeurs de son coeur, il a cherché la vérité du commencement de sa vie, comme peintre."

On sait, en effet, que c'est en méditant sur l'acte de peindre que Gleizes a fait la rencontre de Dieu. " On ne peut se passer de Dieu!" C'était à Pelham en 1918. La peinture a donc été pour lui la base du RELIGARE, le lien avec le spirituel.

Chemin faisant, Dangar rappelle à Geneviève que les découvertes du Cubisme ne sont pas sorties de rien. Elles sont une résurgence de vérités oubliées, commandée par les rythmes de l'histoire. Cézanne en avait eu obscurément la prémonition.

"En 1908, Gleizes avait dissipé beaucoup de problèmes qui avaient tourmenté le pauvre grand maître d'Aix pendant 50 ans. Il avait compris que la peinture était plastique ­ pas statique comme le peintre de la Renaissance l'avait faite. Cézanne l'a senti. Il faisait plusieurs points de perspective espérant unir la nature plastique du cercle d'un compotier et le rectangle pur de la table avec l'ovale qu'il voyait quand il regardait le compotier à distance comme un ovale."

En franchissant ce stade de recherche, Gleizes a opéré une autre manière de considérer la réalité du monde. Ce ne pouvait être que par le renversement de l'état d'esprit du peintre.

C'est alors qu'Anne Dangar exprime à Geneviève de Cissey le fond de sa pensée:

"Pour moi, Gleizes est 'l'instrument choisi' (dans la Bible Anglaise c'est 'chosen vessel', 'vaisselle choisie') par Dieu pour annoncer l'espoir de la résurrection d'un esprit chrétien traditionnel. C'est un prophète!"

Et elle ajoute:

"Ce serait ridicule ... d'avoir peur que Monsieur Gleizes regarde ces règles comme une religion. Ce serait une hérésie."

"Gleizes voit (Dieu lui a permis de voir) que le rythme était dans tout, dominait tout, la liturgie, l'architecture, la peinture, tout, tout. Tout était imprégné par le rythme qui était vraiment, non pas du matériel, mais du spirituel ­ l'Esprit!"

" ... Les règles de translation et rotation ne sont pas le catéchisme; elles ne le remplacent pas; elles ne sont que l'ordre naturel du mouvement dans l'espace et le temps."

Cette dernière phrase est magnifique de lucidité car elle nous permet implicitement de distinguer deux ordres: celui du métier et celui de l'homme dans ses engagements spirituels.

Mais précisons aussitôt: de distinguer pour unir. Le métier est une voie qui, eclairée par la connaissance, peut nous conduire à la réalisation de l'Etre. Il s'intègre ainsi à une perspective religieuse. Que l'on considère, en ce sens, les peintures d'Albert Gleizes, dites 'Pour la Contemplation'.

Dangar en montre aussitôt à Geneviève la relation:

"Monsieur Gleizes n'a-t-il pas trouvé par sa peinture la vérité de 'ce grand monument le Christianisme', étudié le catéchisme comme un enfant et demandé d'être baptisé, confirmé et de faire sa première communon, il y a peut-être 7 ans?

Cependant cette reconnaissance de la valeur du Christianisme par son propre engagement, lui imposait par retour sa mission vis-à-vis de l'Eglise:

"Mais Monsieur Gleizes comprend que la décadence dans tout est aussi dans l'Eglise. C'est Elle qui montre l'évidence de la perte du rythme ­ l'esprit spirituel ­ dès le XIIIe siècle ... et la perte de l'autorité spirituelle ... Gleizes est un Illuminé, un Initié, et il n'a pas peur de livrer le trésor que Dieu lui a confié. Il sait qu'il ne faut pas le cacher ..."

"[Certains] disent à Monsieur Gleizes que maintenant qu'il leur a passé ses révélations il peut rester tranquille, qu'ils feront le nécessaire etc. Et pauvre Monsieur Gleizes sait qu'au contraire il fera ce travail tout seul ... Il sait que le Christ a dit: 'Si ceux-ci se taisent, les pierres crieront', parce que l'esprit spirituel est la Vérité."

"Au moment où cette civilisation industrielle arrive à la bombe atomique, conséquence naturelle du matérialisme, la Vérité retourne comme une lumière dans la distance où nous allons. C'est l'espoir qui nous allumera pendant le passage bien noir, peut-être des années avant l'an 2000. Je ne verrai pas la roue du temps prendre l'ascent - mais quel privilège d'avoir cet espoir!"

Nous ne connaissons pas la lettre que Geneviève de Cissey envoya ensuite à Anne Dangar, mais la réponse de cette dernière, du 7 octobre 1950, confirme la confiance qu'elle accordait à Geneviève:

"Votre longue lettre m'a touchée profondément, car c'est l'évidence de sincères méditations et le désir de voir clairement la raison d'une foi que vous possédez, mais que vous ne savez pas expliquer ... Hélas! je suis dans le même cas. Je suis trop limitée d'intelligence et de connaissance pour vraiment atteindre les hauteurs de ces vérités religieuses que les oeuvres de Gleizes révèlent. Très, très lentement, pas à pas la foi dedans moi m'a conduite vers une compréhension plus lumineuise, et l'expérience ­ surtout dans mon travail ­ a été la directrice infaillible."

Retenons le mot-clé: l'expérience comme facteur de connaissance.

A la suite de ces considérations personnelles, Anne Dangar rappelle les principes de la doctrine:

"Monsieur Gleizes a montré dans beaucoup de ses écrits ... que périodiquement il y a deux états d'esprit ­ un état d'esprit qui est religieux et rythmique - et un état d'esprit qui est sensuel, matériel. Malgré que ces deux états d'esprit sont opposées il n'y a pas changement brusque en allant de l'un à l'autre."

"La peinture est peut-être le langage le plus sincère employé par l'homme pour exprimer lui-même, et c'est par la forme que la peinture a pris dans l'histoire que nous pouvons voir l'état d'esprit dans les différentes périodes en Occident aussi bien qu'en Orient. Quand nous étudions l'art celtique, rythmique, non-figuratif, nous comprenons que l'état d'esprit qui le produisait était tout à fait différent de l'état d'esprit des peintres de la Renaissance. Mais en étudiant les oeuvres d'art (fresques, architecture, sculptures etc) d'avant le douzième siècle de notre époque, nous trouverons une prédominance de lignes et de formes rythmiques qui sont beaucoup plus proches de ces pierres gravées d'Irlande, d'Ecosse et d'autres pays celtiques que l'art spectaculaire que la Renaissance nous a donné."

"Mais pour bien comprendre la période de transition qui est la nôtre il faut soigneusement étudier la période de transition des 12e et 13e siècles. Monsieur Gleizes a magnifiquement montré dans La Forme et l'Histoire les deux états d'esprit dans les grandes oeuvres religieuses du XIIIe siècle. Dans un tableau de Cimabue l'esprit et la construction rythmique existent encore, malgré que sa pureté et sa puissance soient diminuées par le côté figuratif."

Ici Anne Dangar revient au cas de Cézanne. Il marque l'étape inverse, ascendante, de celle, descendante des siècles gothiques:

"Il a brisé le dogme de la perspective d'un seul point de vue."

De là, les Cubistes ont compris qu'

"en faisant ce travail propre au métier, la peinture n'était pas un reflet des choses regardées, qu'elle n'avait pas besoin d'un sujet."

"Le peintre c'est un homme.
La peinture est l'acte de cet homme peintre."

Après ce rappel d'ordre général, Dangar revient à Geneviève pour l'orienter en conséquence:

"Quand vous avez étudié la peinture académique vous l'avez apprise par les exercices de dessin d'après les modèles en plâtre; vous avez eu des leçons de perspective, d'anatomie etc. etc.. Très probablement vous n'avez pas eu une seule leçon sur la couleur ni sur la page sur laquelle vous voudrez travailler. Ni sur la toile non plus.

"L'élève du Cubisme n'a pas besoin d'apprendre autre chose que le métier: lignes (elles ne sont pas faciles à dessiner), la nature de l'espace que vous désirez animer, comment le diviser, le mettre en mouvement et le faire entrer dans le temps (car l'entrée dans le temps c'est la naissance de la vie sur terre) qui amène le rythme.

"De même, l'élève du Cubisme doit connaître la couleur. Car les couleurs donnent la lumière, et la lumiére est le but de la peinture - du peintre, de l'homme."

Aucune page ne donnera une idée plus exacte de l'enseignement d'Albert Gleizes que ces deux lettres. Elles sont mieux qu'un écrit. Elles sont une parole, tout chargée d'expérience vécue. La connaissance y est à la mesure de l'incarnation.

Or, Geneviève de Cissey-Dalban, dès le départ, en a accepté l'absolu. Pendant 50 ans d'activité, elle n'en a pas changé un iota.

Est-ce à dire qu'elle en ait été bridée? Au contraire, le sentiment de la permanence, loin de gêner la progression de l'artisan, ne cesse de l'orienter vers la perfection. Jusqu'à ses dernières années, Geneviève n'a cessé d'évoluer. "A l'image et à la ressemblance." Il suffit de regarder ses dernières créations ornementales, alors que son bras droit était immobilisé par la maladie. De sa main gauche elle enveloppe les pots qu'on lui présente d'un geste mélodique aussi libre, aussi pur qu'il se peut dans la parfaite adhérence à la forme.

 

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Ces lettres ont exercé une influence décisive sur Geneviève parce qu'elles étaient étroitement liées à la transmission orale, aux échanges d'une vie commune et à la formation d'atelier. Elles apportaient une réponse à une demande fondamentale. Elles fournirent à l'apprentie l'axe spirituel de sa détermination.

Cependant les circonstances ne permirent pas à Geneviève de Cissey de s'installer d'emblée à Moly-Sabata.

A la mort d'Anne Dangar en 1952, la tisserande Lucie Deveyle restait seule pour animer la maison. Albert Gleizes suggéra à Jean-Claude et Yvette Libert de prendre la rélève de la poterie. Ils vécurent à Moly-Sabata de 1954 à 1956. Yvette me disait encore récemment: 'En venant à Moly nous avons abandonné la facilité pour trouver l'essentiel.' Ce séjour donna l'élan à tout leur avenir d'artistes.

Cependant leur départ en 1956 laissait l'atelier vacant. Geneviève de Cissey se sentit assez forte pour assurer la continuité. Malheureusement la mort de Lucie Deveyle la laissa seule pour affronter l'avenir incertain de Moly-Sabata.

Il aurait fallu recrépir la maison, remplacer les volets. Mme Gleizes, en difficultés, refusait de laisser à quiconque le soin d'intervenir, de crainte qu'on fasse ensuite valoir des droits sur la propriété.

Cette situation devenait périlleuse pour Geneviève. Sur le conseil amical de Robert Pouyaud, après quelques mois, elle dut céder, non sans laisser une grande part d'elle-même dans cette maison. Moly-Sabata ferma ses portes pour de nombreuses années.

Il faut croire pourtant que la Providence veillait. Geneviève de Cissey allait bientôt épouser Charles Dalban et s'installer à Ampuis. Entre la roche et le fleuve, leur demeure devint un lieu de création, un centre d'échanges et d'accueil communautaire.

L'esprit de Moly ressuscitait ainsi sous une forme nouvelle, greffe vivace à partir du tronc ancien.

On ne saura dire assez quel fut le dévouement de Charles Dalban dans pareille entreprise. Oeuvre d'amour, s'il en est, où le coeur va jusqu'à épouser la cause, technicien, vigneron expert sur un cru célèbre, poète à ses heures, soutenu par un idéalisme inébranlable, discret, enjoué, ouvert à tous, c'est grâce à son soutien que Geneviève a pu, non seulement réaliser son oeuvre de potière, mais assurer le rayonnement de la maison auprès des amis et compagnons de travail. Combien de jeunes, connus ou inconnus, de toutes conditions, frappèrent à sa porte, en quête d'une vérité de vie!

Est-il possible de conter l'histoire de cette ruche active en plus de 40 ans d'existence?

 

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Néanmoins, loin de toute anecdote, il nous paraît nécessaire de situer la mission particulière de Geneviève Dalban parmi les artistes, peintres notamment, qui se réclament de la pensée d'Albert Gleizes.

Parmi ceux-ci, Geneviève a incarné une part du message qui, depuis la mort d'Anne Dangar, n'appartint qu'à elle, dans le droit fil de Moly-Sabata. Il s'agit de l'accent prioritaire donné au métier artisanal.

Certains pourraient supposer que cette branche d'activité est une annexe du grand art, sous le qualificatif d'art 'appliqué.' Elle constitue pourtant la part essentielle de la doctrine formulée par Albert Gleizes. Son aboutissement.

Ici l'artiste rejoint l'homme, car le métier artisanal, loin d'être une activité fermée comme la peinture de chevalet, vise à produire des objets d'échange, aptes à rentrer dans un circuit économique.

Dès lors, l'art s'ouvre sur un projet de société. Il est la base d'un développement communautaire.

Est-ce à dire que l'objet fabriqué se réduise à son strict mode d'usage comme dans le cas de nos fabrications industrielles?

Point du tout, car par sa destination et par son mode de fabrication, il conjoint le matériel et le spirituel. Il répand une influence dans le quotidien où l'on peut dire réellement que 'la vie est commerce.'

Cette conception de l'art, si chère à Gleizes, pose aux artistes une objection de taille.

La production artisanale nous place directement en face de la réalité de l'objet. L'objet ne vise pas, dans ce cas, à être une oeuvre d'art au sens que le public attribue couramment à cette expression. Il se contente d'être une oeuvre faite avec art, selon des règles techniques qui visent à lui conférer sa perfection à la fois d'usage et de beauté.

Mais, pour Dangar comme pour Gleizes, cette beauté répond à beaucoup plus qu'un agrément esthétique. L'objet, dans sa constitution, est marqué par l'empreinte de l'homme, corps et esprit.

On sait que, dans les époques de tradition, son efficacité serait incomplète s'il ne portait pas les signes de l'âme. Ce langage, sous la forme des archétypes plastiques, animent en cadences les motifs cruciformes, les chevrons, les spirales qui se déroulent en courbes rythmiques. Ces signes mobiles nous rappellent notre destination spirituelle. Ils ont partie liée avec la substance de notre âme.

Anne Dangar exprime clairement ce point de vue au cours de la seconde lettre que nous avons citée:

'La semaine dernière, j'ai lu trois livres sur l'art des indigènes australiens. Beaucoup de gens n'y voient qu'une décoration quand ils regardent les oeuvres rythmiques. Les nègres australiens font des armes, des paniers, des ornements sacrés etc. Mais malgré que ces choses sont parfaits pour l'usage, ils disent qu'ils ne sont pas efficaces s'ils ne leur donnent pas la vie.'

Mais cette vie, qu'est-elle donc? C'est la forme, le rythme, le déploiement du geste ornemental. L'objet nous ramène à nous-même. Il s'apparente à notre nature.

Que nous voilà donc loin de notre conception habituelle de l'objet d'art, à laquelle s'accrochent la plupart de nos artistes peintres, une oeuvre d'exception, une pièce de collection qu'on expose sur une cimaise ou sous une vitrine, qu'on met à distance, qu'on restaure pour une éternité fictive et mercantile.

A Ampuis l'objet n'est jamais un artifice de collection. On mange, on boit, il s'use, se rode, perd son émail, s'ébrèche selon une existence passagère pour être remplacé par un autre objet, autre et même, analogue.

L'art n'est plus séparé de la vie, il en est l'ornement, à la fois fugace et permanent, sans cesse renouvelé. Telle est la poésie, le secret du 'faire' - où le 'faire' compte plus que le 'fait', comme la parole s'exprime sous le souffle de l'esprit.

Aussi je me suis parfois demandé si nos amis artistes, pourtant si touchés par la pensée de Gleizes, avaient compris ces vérités comme Geneviève Dalban.

Fier, mais loin de toutes les vanités, l'artisan ne cherche pas à être reconnu comme un individu exceptionnel, mais comme quelqu'un qui fait un bon travail.

C'est en ce sens que Gleizes a écrit dans Vie et Mort de l'Occident Chrétien: 'Un homme nouveau, aussi loin du manoeuvre spécialisé des usines que de l'artiste mégalomane préoccupé de sa carrière marchande, se constituera dans le silence, dans le travail qui élabore une plastique mobile selon l'ordre des techniques manuelles.'

Cette idée, Geneviève l'a incarnée aussi loin qu'il se peut.

'Dans le silence'. Elle n'a jamais rien reclamé, revendiqué pour elle.

Elle a agi. Elle a témoigné. Par son oeuvre et par sa vie.

 

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Nous venons de nous placer à un point de vue général. Nos propos sont valables pour tous les métiers de tradition: maçonnerie, charpente, menuiserie, ferronnerie, tissage, poterie ...

Mais poterie? Comment ne pas rappeler ici la spécificité de ce métier parmi les autres, pour célébrer correctement le travail de Geneviève?

Le pot engendré par le tour naît de la circularité. Nous ne disons pas le cercle, mais la circularité. Le cercle en mouvement. le mouvement circulaire. C'est lui qui façonne le pot, selon ses dimensions, sa structure, les articulations de ses diverses parties.

Sur l'axe, ascendant, le pot s'élève. Voici que la verticalité oriente le mouvement circulaire. Mais en même temps, le pot prend expansion dans la dimension de l'horizontalité.

Il est donc porté à la forme par une croix invisible, la croix qui sous-tend tous les êtres, tous les mondes. Verticalité et horizontalité donnent sens à la spirale de la circularité.

Ainsi la circularité développe le pot sur l'axe, mais l'enclot dans l'espace.

Pour Anne Dangar, exercée à la peinture plane, il se posait ici un problème de transposition: du plan au volume, de l'angle droit à la spirale.

Qu'est-ce qui est "translation"? Qu'est-ce qui est "rotation"? Par un renversement de procédure, c'est d'abord la rotation qui opère la forme, tandis que la translation se manifestera dans la structure des diverses parties du pot. A telle zone de la hauteur, on aperçoit une rupture volontaire de direction qui suscite, par exemple, un méplat horizontal. Cette pause donne son accent à l'incurvation générale. Elle contribue à la rigueur de l'objet.

C'est ainsi que le tourneur "translate". Il établit des régions organiques dans l'univers du pot, depuis l'assise de la base jusqu'au bourrelet terminal du sommet. Il en résulte ce juste rapport entre la force et la grâce, le masculin et le féminin, certains diraient à la mode le yang et le yin. Ce rapport accorde au volume son équilibre vivant, mobile.

Voilà ce qui nous frappe dans la plupart des oeuvres de Dangar et de Geneviève: jattes, soupières, biches à lait, mais aussi confituriers ou sucriers, car ce n'est pas la grandeur mesurable qui importe, mais le rapport interne, la proportion des parties. Cela est bel et bien "translation".

Du problème de la forme, nous passons à celui de la couleur. Par l'engobe, par les émaux, l'accord des tons donnera au pot sa lumière.

C'est ici que se pose le problème de la décoration. Mais il faut admettre que le mot de décoration est mal choisi. Anne Dangar nous en prévient à propos des indigènes australiens: "Beaucoup de gens n'y voient qu'une décoration ..."

Le mot de décoration suggère un décor, quelque chose de plaqué sur l'objet, indifférent, sans rapport direct avec le volume. Bref, anecdotique. C'est le travers de la plupart des poteries contemporaines, même chez des praticiens de talent.

C'est ce que Dangar et Geneviève n'ont jamais voulu. Même lorsqu'Anne, travaillant avec les enfants du village, enveloppait le pichet d'un décor floral de saveur populaire, elle veillait à ce que ce décor s'inscrive discrètement dans le volume en épousant la forme du pot.

Plutôt que de décoration, il convient de parler d'"ornement". Question de mots, m'objectera-t-on. Entendons-le au sens de l'adage scolastique: ORNARE EST ORDINARE. "Orner, c'est ordonner". Précisons: orner, c'est révéler par un signe évident l'ordre sous-jacent de l'objet.

Est-il possible d'être plus liturgique? Le sacrement est le signe visible de la réalité spirituelle qui se tient en-dessous.

Or, justement, chez Anne Dangar, chez Geneviève Dalban, l'ornement, par son ampleur, par sa respiration, par sa liberté rythmique se veut faire corps avec le volume. Dangar le dit: "C'est le volume qui dicte l'ornement."

(Aussi ce serait une absurdité de travailler sur l'ornement avant que n'existe le volume. Il doit relever de la même spontanéité que l'élaboration de la forme.)

Mais, préciserons-nous, le volume peut dicter les motifs ornementaux les plus divers. Nous constatons ce fait sur les assiettes et les pichets de Geneviève. L'analogie n'est jamais répétitive. C'est une affaire d'aisance dans le geste de l'écriture.

En cela, nos potières rejoignent la grande tradition où le pot était une image symbolique de la génèse du monde et, donc, un rappel pour l'usager, le rappel de sa propre génèse et l'espoir de son accomplissement dans le temps de l'âme.

Que l'on regarde sous ce biais (donc avec "l'état d'esprit" requis) les vases ennéolithiques chinois, les céramiques égéennes, maintes poteries berbères, et jusqu'aux jarres de l'alkifou rhodanien oû les spirales d'ocre clair s'entrelacent sur un fond ocre foncé. Dans tous ces exemples on reste confondu par l'adéquation du volume et de l'ornement.

Or, sans aucun doute, ce secret retrouvé, Dangar et Geneviève le doivent aux redécouvertes d'Albert Gleizes. On y reconnaît la transposition des principes de la plastique objective au métier du potier.

 

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La pratique de la poterie fut le secret du rayonnement de Geneviève Dalban.

Nous ne ferons ici qu'un peu d'histoire. Très peu.

L'Association des Amis d'Albert Gleizes, fondée en 1954 à l'instigation de Madame Gleizes, a fonctionné jusqu'en 1959.

Le groupe des amis, assez nombreux, se réunissait en assemblée générale, à Moly-Sabata, le dernier dimanche de juin, date anniversaire de la mort d'Albert Gleizes.

Après la publication d'un Cahier Albert Gleizes en 1957, des difficultés relationnelles incitèrent Jean Chevalier, secrétaire général, à faire rentrer l'association dans le sommeil.

Geneviève Dalban reprit le flambeau, indépendamment de toute organisation, en invitant les amis à se retrouver à Ampuis, chaque dernier dimanche de juin.

D'abord, nous fûmes peu nombreux. Puis-je citer quelques noms, au risque d'en oublier? Pouyaud, Chevalier, les Burlet, P.Régny et A.Lecoutre, les Gloria, André Dubois, les Grémeret ... bref, ce qu'on peut appeler "les vieux de la vieille." Réunions sans heurts mais sans relief, fondées sur le pieux souvenir, amicales et un tantinet mondaines.

Geneviève Dalban tentait de "rassembler ce qui est épars." Elle comptait sur l'appui des artistes qui avaient connu le maître de plus près. Chevalier, Pouyaud et d'autres firent don à Ampuis de peintures de leur composition. André Dubois et Henri Viaud prêtèrent des oeuvres de Gleizes de leur collection, apportant ainsi à la maison la présence directe du peintre.

Mais à la vérité (je l'ai compris plus tard), Geneviève Dalban n'entendait s'appuyer sur le passé que pour préparer l'avenir. L'avons-nous déçue? C'est probable. Il lui fallait aller de l'avant par ses propres forces.

Elle était animée par cet espoir qui, selon le mot de Gleizes, fonde "la mémoire anticipatrice".

Le but, nous l'avons compris, était la transmission. Et le moyen, l'enseignement.

Par chance, d'année en année, le groupe s'étoffait (est-ce que 1968 y fut pour quelque chose?). Des jeunes venaient, hantés par le désir d'un monde nouveau. Ils se préoccupaient d'activités inventives en rupture avec notre environnement industriel. Fresquistes, médaillers, graveurs, bientôt des tisserands, épris de teintures naturelles, mais aussi des musiciens, voire un astrologue ... fournirent cette diversité propice à la promesse d'une communauté.

Cependant, Geneviève aurait voulu davantage: une plus grande pénétration de la doctrine exprimée par Gleizes, un engagement plus déterminé ... Peut-être était-elle trop exigeante?

Les réunions annuelles n'étaient en fait que le prétexte à un projet communautaire. La communauté se sonderait-elle en un organisme vivant? C'était trop espérer. Nous sommes au temps de la communauté impossible. Mais, du moins, des familles, passées à Ampuis, essaimèrent dans le Sud-Est, gardant entre elles un climat d'échanges en direction du même but.

Le temps fort de ces rencontres date sans doute de 1977. Geneviève Dalban me téléphone: "Avez-vous songé que c'est le cinquantenaire de Moly-Sabata? Il faut faire quelque chose."

Nous avons battu le ban et l'arrière-ban; nous avons renoué avec Madame Gleizes, enthousiaste pour la circonstance; nous avons allumé le feu de la Saint-Jean à Moly-Sabata, animé par la verve poétique de Walter Firpo.

Une centaine de personnes de tous âges, peintres, sculpteurs, lissiers, mosaïstes, poètes, participèrent au colloque du dimanche à Ampuis. Nous avions rallié le clan Dürrbach, le peintre Baudinière. Le directeur de la revue Solaire s'était joint à nous. Sans oublier les agapes de midi - Côte Rôtie d'Ampuis, vin biologique de Chabert - la journée s'est déroulée dans ce climat de véhémence chaleureuse et cette vis polemica qui démange toujours les artistes en veine de penser.

Les années suivantes, de belles réunions, joyeuses et studieuses, se sont encore tenues au solstice d'été. La maison d'Ampuis en a sûrement conservé les annales, enregistrées par les soins de Charles Dalban.

Par la suite, le concours des participants a peu à peu flanché.

Geneviève Dalban pensa qu'il fallait adopter une autre stratégie. Walter Firpo lui avait envoyé d'Irlande l'historien Peter Brooke qui devient un familier d'Ampuis et la cheville ouvrière du mouvement.

C'est alors que Geneviève me demanda de réveiller l'Association des Amis d'Albert Gleizes. Juridiquement j'en avais le pouvoir en qualité d'ancien secrétaire-adjoint.

J'en fus quelque peu étonné, car il ne me semblait pas que la vie d'Ampuis, si libre et spontanée, ait besoin d'un support administratif. J'obtemperai du moins.

Geneviève voyait, pour sa part, la possibilité d'avoir "pignon sur rue" vis-à-vis des institutions officielles. Effectivement une subvention de la D.R.A.C. permit à l'Association de réaliser un grand panneau de céramique, adapté de la composition d'Albert Gleizes, de 1935, "Terre et Ciel".

De même, grâce au concours dévoué de Peter Brooke, l'Association a fait paraître un certain nombre de brochures, publiant des inédits de Gleizes, de Delaunay, d'Anne Dangar, de Walter Firpo et une réimpression de Homocentrisme d'Albert Gleizes.

Les forces déclinantes de Geneviève Dalban l'ont incitée à souhaiter la dissolution de l'Association des Amis d'Albert Gleizes.

Le dernier entretien que j'ai eu avec elle en décembre 2001 m'en a fait comprendre les raisons: Il convenait de se libérer des obligations administratives qui pèsent sur toute institution formelle, mais plus encore de prévenir toute utilisation du nom d'Albert Gleizes à des fins qui ne seraient pas conformes à sa pensée.

Cette volonté de Geneviève Dalban est maintenant respectée.

 

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On voit d'évidence que, par Albert Gleizes et Anne Dangar, Geneviève Dalban a appartenu à une ligne de transmission fondée sur l'acte manuel créateur.

Cette lignée allait-elle s'éteindre avec elle?

Aguilberte, je ne vous ai pas citée, Aguilberte Dalban, fille de Geneviève. Mais c'est à vous que je n'ai cessé de penser tout au long de ces pages.

Vous faites partie de cette lignée et c'est sans doute vous seule aujourd'hui qui avez le droit de vous en prévaloir.

Vous êtes née dans le sérail.

Étrange! Anne Dangar avait fanchi 20.000 km pour écouter le message. Vous, vous l'avez reçu à la naissance.

Vous n'avez pas choisi le métier. Il vous a choisie.

C'est peut-être ce qui rend pour vous l'héritage si lourd à porter. Et c'est aussi la raison pour laquelle vous avez à vous déterminer en-dehors de toute pression extérieure.

Mais vous avez eu le privilège de baigner dans cette ambiance dès votre enfance. Entre l'atelier de tournage où séchaient les pots, et la cuisine des tâches ménagères sous la même charpente, vous avez oeuvré sans tarder, pour la maison, pour le métier, tandis que devant la porte vitrée, vous voyiez se balancer les roses trémières de l'été.

Non pas un enseignement desséché, mais une imprégnation du corps et de l'ame, au fil des saisons.

Chacun sait qu'aujourd'hui vous maîtrisez le métier sous tous ses aspects: tournage, séchage, ornementation, cuisson ... Selon votre nature propre, vous utilisez les ressources infinies de l'invention. Sur ces bases vous ne cesserez de progresser.

Je sais en outre que vous possédez l'état d'esprit. Vous en exprimez la compréhension avec une lucidité parfois défensive, car vous voulez être sûre que ce que vous donnez de vos mains et de votre parole vous appartient en propre.

Vous voilà donc en situation de poursuivre et de transmettre à votre tour. Cependant vous avez la prudence de ne pas vous leurrez. Vous êtes consciente des conditions adverses de notre époque.

D'ailleurs, qui, d'entre nous, pourrait, sans présomption, élaborer un projet d'avenir?

Mais qui sait? Laissons faire le temps. Notre espérance est à la hauteur de notre foi.